La poupée nonagénaire

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Lorsque j’ai commencé à écrire « la poupée nonagénaire », je me suis particulièrement intéressée aux détails de la vie d’une personne très âgée pour qui j’eus beaucoup d’affection. J’écoutais ce qu’elle avait à dire de sa vie, de son grand âge, et l’appréhension qu’elle pouvait avoir de sa mort prochaine, de l’idée qu’elle pouvait avoir du « trou final », selon ses mots. Elle exprimait sa solitude, définitivement séparée de son amoureux décédé ; elle disait son mal-être dans ce monde ingrat qui n’a que faire d’une vieille dame en grande difficulté dans un maintien à domicile encombré et insalubre. La parole de Lis-Marie fut l’essentiel de mon propos retranscrit dans ce roman à partir du narrateur c’est-à-dire celui qui se place d’un point de vue distancé. Il entend, il voit, il restitue les mots de la grande vieillesse dans un parcours narratif où la démence bouscule le récit au point d’en brouiller parfois le contenu.

Je donne au lecteur la possibilité d’appréhender les mots de la détresse, des souvenirs égarés et des paradis perdus. Je lui offre la possibilité de comprendre que lorsque la vie est prête à quitter son monde, le désespoir de la grande vieillesse s’installe bien souvent dans le silence, isolé et ignoré de tous. Les mots sont précieux pour tous ceux qui n’ont plus que les murs à qui parler.

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Extraits du livre

 

Lis-Marie était en train d’accoucher de ses quatre-vingt-douze ans. C’était comme si le temps s’était mis à défiler à son insu. Elle répétait :

 » Je suis vieille alors. Je vais bientôt mourir alors. C’est moche alors ! »

 Tant que son amoureux Luciano était encore de ce monde, elle vivait rassurée. Maintenant qu’il était mort, elle défilait sa solitude dans une désincarnation d’elle-même et de l’autre. Elle ne désirait pas mourir mais son corps l’avait quitté en même temps que celui de Luciano, éventré au bord de la première marche de l’escalier de leur maison à Orignac en Lémurie. Les organes de Lis-Marie ne retenaient plus ni l’urine, ni les excréments qui s’écoulaient dans une couche-culotte qu’elle mettait le jour et la nuit. Lorsqu’elle avait épuisé le stock, la merde s’écoulait le long de ses jambes qu’elle tentait tant bien que mal de nettoyer. Sous le regard indéfiniment fixe de Luciano dont la photo avait été scotchée sur le placard vitré de la cuisine, en face de la table encombrée, Lis-Marie buvait à petites gorgées le mauvais whisky que le gars de la Coop lui avait livré l’avant-veille. Tout en affirmant qu’il n’y avait jamais eu d’ivrogne dans la famille, elle s’endormait la tête sur la table, bercée par le ronronnement de la télévision toujours programmée sur Antenne Deux. Ce n’était qu’au petit jour du lendemain matin qu’elle appréhendait l’ascension del’escalier crasseux pourtant contemporain et esthétique tant dans sa forme que dans ses circonvolutions. Elle se couchait dans son lit sans drap, Joly, sa chatte, lovée au creux de son cou. Elle s’assoupissait quelques petites heures, finalement réveillée par les sonorités obscures de ses rêves diurnes. Lis-Marie ruminait, à moitié éveillée :

« J’aime qu’on me dise que je suis belle, qu’on m’offre des fleurs.Cette dame, elle picole. Ça donne des polyphénols. Je ne suis pas complètement ignare. Il y a une œuvre d’art dans mon escalier. Je cache pour ne pas qu’on me copie. J’ai beaucoup de fantaisie dans la tête.Devant la porte au soleil. C’est pas marrant la vie. Pourtant j’aime la vie. Je vais finir comme un vieux caillou sur le chemin. Je pense à mes amours passés. Je regrette Luciano. Je l’appelle tous les jours, mais il ne revient pas. On ne sait pas. Eux, ils savent tout. »

Informations complémentaires

Format livre

104 pages

ISBN ebook

9782407044306

Version

Ebook téléchargeable, Livre papier

ISBN livre

9782407025312

A propos de l'auteur : Régine Bruneau-Suhas

Régine Bruneau-Suhas

Elle est titulaire d’un doctorat en art théâtral. Elle enseigna l’art dramatique à l’université Michel de Montaigne à Bordeaux. Elle participa à des conférences en France et à l’étranger (Canada – Japon - Maroc – Roumanie …) en tant que chercheur et dramaturge. Elle appartient en tant qu’auteur à la SACD. Elle dirigea une compagnie de théâtre et expérimenta à la scène certains de ses textes de théâtre représentés sur les scènes bordelaises (Théâtre en Miettes – Glob théâtre – théâtre de La Lucarne). Elle présenta des extraits de ses textes mis en espace au festival d’Avignon (Présence Pasteur). « La poupée nonagénaire » est son premier roman.