Au diable vos totems !

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DÉDICACE A : Clément Dieng, Aloyse Diouf, Amath Diallo, Modou Fall

Au diable, vos totems ! retrace la vie d’un ancien combattant de l’armée coloniale française qui voue une admiration quasi pathologique à la France et au Général de Gaulle. De retour en Afrique plus démuni que jamais, Farah consacre le reste de son existence à l’affirmation de la foi chrétienne et à la vulgarisation du mode de vie occidental. Le soldat de Toulon vit si obstinément son sacerdoce que les cris de détresse de sa propre famille ne font aucun écho dans son âme chrétienne, surtout ceux de son épouse, courageuse battante tenaillée par la maladie, les privations et son dilemme spirituel. Or, il subsiste d’énormes quiproquos jamais élucidés entre Farah et Père Bonnet, le missionnaire catholique dont les récurrentes colères noires constituent une véritable hantise pour toute sa congrégation. La première victime du prêtre blanc, Jean-Paul, n’est personne d’autre que le fils aîné de Farah, qui s’est vu contraint de fuir le village à cause de ses cuisants échecs en langue française. Voyant que le symbole et l’inamovible Judas Iscariote représentent un danger permanent, le jeune élève quitte sa famille et emporte avec lui un singulier trophée de guerre, mais ironiquement, l’objet en question se transmue en une ombre mystérieuse qui ne lui laissera aucun répit dans son refuge « édénique ». Au bout d’une quête effrénée de liberté loin des geôles de l’école de Père Bonnet, Jean-Paul se retrouve nez à nez avec les totems de ses ancêtres longtemps exaspérés par les volte-face spirituelles de Farah et de son épouse, mais également par les multiples agressions du prélat et de son église.

          Au passage, l’auteur titille le monde de l’éducation en décrivant la quasi-hibernation de fonctionnaires en poste dans des hameaux africains où la simple survie dépend fortement des capacités à dompter la peur de mourir de faim ou de maladie. Si des esprits iconoclastes tels que Mbaye Cabral succombent aux contraintes inhérentes à leur sacerdoce, d’autres combattants du savoir comme Monsieur Diouf réussissent le pari de semer les graines de la connaissance dans un sol aride où ils sont constamment guettés par les dysenteries, les crises d’anémies, les difficultés financières et … des poissons aux yeux glauques.

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Extraits du livre

EXTRAITS DU LIVRE

Farah s’avança pour frapper un autre coup, mais il n’eut pas le temps de terminer son geste. Une femme qui s’était couvert la tête et le visage avait surgi de la chambre du prêtre en courant, sans même jeter un coup d’œil dans sa direction. Elle se hâta vers le puits, se saisit énergiquement du canari qu’elle hissa sur sa tête toujours recouverte du foulard aux mille coloris. Elle s’enfuit à toutes jambes hors de la mission catholique, ce qui laissa Farah pantois. Père Bonnet sortit alors de sa chambre en culotte courte et en bras de chemise, le visage cramoisi, le regard furieux. Sans prêter la moindre attention à l’homme qui se tenait devant sa porte, il marcha de son pas alerte vers le jardin situé à une cinquantaine de mètres. L’ancien soldat resta planté là pendant quelques minutes ; il ne savait quoi penser ni quoi faire. Comme cloué au sol par une force inouïe, il ne pouvait bouger un seul membre. Il semblait avoir perdu tous ses sens. Son cerveau n’était plus maître de ses mouvements. Il refusait de fonctionner. L’homme en était arrivé à oublier l’urgence qui avait mené ses pas vers la mission. Il promena un regard triste dans la pièce d’où était sorti le prêtre. Ses yeux se portèrent sur un petit crucifix à moitié couvert de toiles d’araignées. On l’avait accroché par un fil noir à un vieux clou planté maladroitement dans le mur. À la vue de la croix, il fit mine de se signer mais suspendit son geste. Il éprouvait un sentiment indescriptible. C’était un mélange de doute, de honte, d’amertume. Il avait l’impression que tout s’écroulait autour de lui. En même temps, mille questions s’entrechoquaient dans sa tête : « Qu’était devenue la foi chrétienne que Père Bonnet clamait du haut de sa tribune le dimanche ? Satan était-il doté d’une force si irrésistible au point de faire ployer ce gigantesque cocotier de la foi si aisément ? Le prêtre était-il en train de se jouer de la crédulité des villageois en tenant un discours auquel il ne croyait pas lui-même ? » Farah réfléchit pendant ce qui semblait être une éternité. Il revit l’image du missionnaire habillé en haillons transportant de la paille sur ses larges épaules ou distribuant des vivres aux orphelins, aux veuves et aux personnes handicapées de Ngassou.

« Non, tous mes doutes sur la conduite de Père Bonnet sont insensés », finit-il par avouer. « Ce ne sont que des supputations infondées sorties de l’imagination d’un chrétien égaré. Bien sûr, il ne s’est rien passé entre la jeune femme et Père Bonnet. Et, le cas échéant, j’aurais compris, sans l’approuver, que la nature humaine pût, pendant de fâcheux moments d’égarement, prendre le dessus sur un solide engagement spirituel, même chez ce champion de l’opiniâtreté et de la compassion. Après tout, le prêtre n’a jamais prétendu être un ange ni un saint. Il n’est qu’un humain et il en a administré la preuve à plusieurs occasions, notamment pendant ses redoutables colères ».

Informations complémentaires

Format livre

263 pages

ISBN ebook

9782407037070

Version

Ebook téléchargeable, Livre papier

ISBN livre

9782407018086

A propos de l'auteur : Abdou Ngom

Abdou Ngom

Né à Ngodjilème, un village d’agriculteurs à une centaine de kilomètres de Dakar, Abdou NGOM est enseignant de profession. Ayant d’abord étudié dans une école de formation d’instituteurs, il y obtient le Brevet Supérieur d’Études Normales en 1976 avant de réussir au Certificat d’Aptitude Pédagogique la même année. Il commence alors une longue carrière d’enseignant au cycle primaire d’abord, et ensuite dans des établissements d’enseignement secondaire après l’obtention de la maîtrise d’anglais et du CAES (Certificat d’Aptitude à l’Enseignement Secondaire) à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Sa thèse de Doctorat d’État porte sur l’écrivain postcolonial Kazuo Ishiguro. Pendant toutes ses années d’études dans la capitale sénégalaise, l’auteur a maintenu des relations quasi charnelles avec son terroir, assistant à beaucoup de cérémonies traditionnelles et autres événements culturels qui rythment la vie de sa communauté paysanne. Ce contact permanent avec les traditions et coutumes de ses ancêtres a non seulement façonné son itinéraire académique, mais il l’a aussi incité à vouloir étudier la littérature africaine dans tous ses aspects, avec un accent particulier sur le roman africain d’expression anglaise. En plus de ses recherches et publications sur la littérature et la pensée postcoloniale, Abdou NGOM enseigne la littérature africaine et postcoloniale au Département d’Anglais de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il a également dispensé des cours de littérature africaine à Kalamazoo College (1999-2000), Western Michigan University (2015-2016) et Grinnell College (2006) aux États-Unis. Abdou NGOM a d’abord publié La danse du saltiki en 2009, roman anthropologique mettant en relief les coutumes et croyances du monde seereer.