Un commentaire d’un lecteur autour des ouvrages de l’auteur François Ihuel

Ça y est, j’ai pu trouver deux pleines journées pour vous lire, j’ai donc commencé par le tout premier tome, « Onze métiers – Cent galères ».

Vous avez trois atouts en main, une excellente mémoire, à la fois visuelle et « détailliste », une sincérité qui fait qu’on ne doute jamais (à une exception près, j’y reviendrai) de la véracité de tout ce que vous nous racontez, et une libido impérieuse qui nous sert de fil rouge narratif et nous permet (quand l’homosexualité nous concerne d’autant plus) de tourner avec impatience les pages, en se demandant quelle nouvelle rencontre vous allez faire, quelle nouvelle aventure vous allez vivre.

Le portrait que vous dressez de la vie précaire d’un gamin d’un milieu à la fois populaire et conservateur (armée + église) est superbe, et je ne voyais pas, en vous lisant, d’équivalent littéraire, ni même de roman centré aussi clairement sur un titi parisien des années 50, si caractéristique de ce peuple ouvrier qui a été chassé de la capitale entre les années 70 et 80 : il y a des restes de Zola dans votre portrait (alcoolisme + violence + pénuries alimentaires) mais un Zola porteur d’aucune révolte, fataliste comme l’étaient justement les Nana ou les Lantier, et cela m’a beaucoup touché de voir qu’il existait, à 5 ans de distance et à quelque centaines de mètres de la porte de Saint-Cloud où j’ai grandi, un monde aussi précaire, aussi modeste, presque misérable par certains aspects et aussi joyeux à la fois ( la p. de St-Cloud ne l’était pas) : je ne vois que « La guerre des boutons » (qui me fascinait ainsi que mon frère Philippe) pour m’avoir fait « entendre » des échos d’un monde comparable.

M’a beaucoup intrigué aussi la cohabitation assez paisible, en vous, entre l’enfant de choeur exalté par la messe en latin (avez-vous lu Jouhandeau ?) et le masturbateur frénétique, le gamin respectueux de l’autorité et le petit chapardeur sans scrupule : jamais une plainte, jamais un mot pour dénoncer ceux qui ont pu abuser de vous, ou qui vous ont réduit à une situation de « dominé » – à rebours de l’affreux lamento contemporain ou tant de fils et de filles de familles veulent à tout prix se faire passer pour des victimes traumatiques d’un ordre immoral injuste…

C’est un témoignage qui mérite de rester, car, vous le remarquez vous-même, les mentalités ont beaucoup changé depuis. Et autant votre récit est aussitôt compris par quelqu’un comme moi, qui n’ait que 5 ans de moins que vous et qui, tout en venant d’un autre milieu, a pu partager nombre de vos aventures dans les limbes du Paris homo et marginal, autant il risque de surprendre, et surtout de choquer, les lecteurs d’aujourd’hui, qui ont à nouveau de grande exigences de morale sexuelle – et à ce titre il pourrait beaucoup les éclairer et les « déniaiser ».

Je reviens sur le seul point où j’ai été traversé par un doute, c’est le rôle du père de Didier dans la prostitution de son fils, et donc la vôtre. En l’état, on a eu mal à croire qu’une famille aussi bourgeoise (et aussi riche) ait pu encourager un tel commerce. Qu’elle vous accueille et vous gâte comme un gendre relève déjà du miracle, dans les mentalités d’alors, mais là…

Il aurait fallu « creuser » les éventuels ressorts de cet homme (et de sa femme aussi!), même si vous les ignoriez en partie. Il semble avoir 50 ans d’avance sur les moeurs et en même temps appartenir à un monde préhistorique ( il serait aujourd’hui dénoncé et emprisonné (encouragement au proxénétisme de mineur, aggravé par son statut paternel)).

Connaissez-vous Philippe Lejeune? C’est un universitaire qui a consacré toutes ses recherches et pas mal d’ouvrages à l’autobiographie. Il est cofondateur de l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique, créée en 1992, et de l’ITEM (Institut des textes et manuscrits modernes qui organisent beaucoup de rencontres et de colloques sur ce même thème à l’école Normal Supérieure (http://www.item.ens.fr/) Je pense que vous devriez prendre contact avec ces deux institutions, et si jamais vous le souhaitiez, je pourrais vous aider à le faire en ce qui concerne l’Item, c’est un « document » qui devrait beaucoup les intéresser.

Je vous remercie très sincèrement pour tous ces volumes ( les avez-vous déposés à la Bibliothèque Nationale?) et je vous dis à très vite.

Chaleureusement

Claude Arnaud